Le goût absolu de la liberté
Après Paris, Barcelone et l’Australie, les œuvres de Catalina Delacroix
voyagent dans quelques jours jusqu’à New York.
31 photos-peintures de
l’artiste belge inaugureront la Sutton Art Gallery, du 5 au 25 septembre.
C’est en novembre que nous la redécouvrirons en Belgique ; puis suivra un nouveau départ
pour l’Allemagne.
Avant de sauter dans un avion pour
l’Outre-atlantique, Catalina nous a accordé une interview, qui nous a laissé comme un goût d’absolu…
Catalina Delacroix en 2006
À
l’exposition « Galerie sans nom »
Artiste peintre depuis plus de vingt ans, elle est parvenue à faire de son inspiration un succès
artistique sur la scène belge et internationale. Catalina Delacroix construit ses oeuvres à l’instinct et surtout, cultive une manière unique de l’apprivoiser. Sa peur de l’ennui semble être un
moteur inébranlable : « Quand on a fixé quelque chose en soi, on doit évoluer, passer à autre chose ».
Elle se définit comme « faussement sociable » mais il suffit de lui faire parler de l’une de
ses toiles pour la sentir résolument tournée vers l’humain. Ses œuvres évoquent une recherche artistique sur l’identité. Puis c’est une passion pour l’existence, le rapport à soi et aux autres
qui se dévoile sous un besoin vital de création. Son imaginaire s’expose à travers les masques, les visages, poupées et autres personnages qui vivent dans un univers obstinément
existentialiste.
Pour elle, pas de liberté sans acte conscient de libération : le bonheur, l’amour, doivent
se conquérir. Et la souffrance fait partie intégrante de cette quête. « Nous ne sommes pas libres, dès le début. Nous portons de vieilles valises.
L’idée, c’est de vivre aujourd’hui et maintenant impérativement ».
« La souffrance se transforme en amour à partir du moment où on accepte de la voir »
L’emprise du non sens
Photo-peinture sous diasec 120x118
Catalina Delacroix
Bruxelles, 22 août 2008
« Art en Perspective : Pouvez-vous nous commenter l’une de vos peintures favories ?
Catalina Delacroix : Mon favori est lié à une émotion bien particulière, et aussi à quelque chose de curatif. En ce moment il s’agit de
« L’emprise du non sens ». C’est ma privilégiée car j’ai besoin de déposer mes yeux au fond de l’œuvre, j’ai besoin aussi de l’énergie des
couleurs qui s’en dégagent : elle est favorite car psychiquement indispensable. Dans celle-ci le nez de mon personnage est représenté par un poisson, symbole de dualité. Je suis
gémeau ! (rires) Il exprime le plan affectif, le centre de la personne ; il y a ce contraste entre le personnage sombre et sérieux et les
éléments ludiques qui viennent jouer et dialoguer avec lui. C’est l’envie de s’amuser, de se retrouver, de trouver sa place et sa joie de vivre enfantine. Je m’amuse beaucoup à titiller la
souffrance des personnages : ils sont mon propre miroir, le miroir de ce que je veux quitter parfois. Je joue avec la souffrance et je l’accepte, car elle se transforme en amour à partir du
moment où on accepte de la voir. L’amour est dans ce qui se passe de façon beaucoup plus subtile que le pur physique.
AeP : Lorsque vous parlez de votre art vous abordez la question des « masques », d’une « beauté apparente »… Pourquoi et comment abordez-vous cette
problématique de l’artifice dans votre travail ?
CD : J’ai commencé à peindre des masques en Afrique mais ce n’est pas un hasard. Ce qui m’intéresse c’est la lecture du visage par
la psychomorphologie. Dans les traits d’un visage tout est inscrit, tout se lit. ; j’y puise une recherche immédiate de la compréhension de mon psychisme. Quand on découvre son propre
visage, on commence également à aimer l’être humain que l’on a en face de soi… Puis les masques africains du début se sont transformés en visualisation de la vraie souffrance humaine. On ose
alors la dévoiler.
AeP : Dans la vie quotidienne, qu’est-ce qui titille votre sens artistique et
réveille votre inspiration ?
CD : Tout me ‘capte’, mais de manière différente. L’intuition est une chose extraordinaire chez l’être humain, de l’ordre de
la prémonition. Ce n’est pas nous qui choisissons l’œuvre que nous réalisons. Cela passe par les sensations : je ne veux jamais réfléchir, je n’utilise pas le cérébral ; cela doit venir
d’ailleurs. Parfois je peux me risquer, m’élancer dans la création jusqu’à ne plus me souvenir d’une de mes œuvres (rires). J’ai la chance de pouvoir
montrer sans devoir peindre ce que les gens attendent. C’est une très grande liberté, d’avoir les moyens de travailler avec l’impulsion du moment. Cela me permet de laisser passer toutes les
sensations par cette main qui est un outil. Impulsivement je laisse couler la peinture qui dialogue avec le fond et quand le travail est fini, je réfléchis… enfin !
AeP : D’où vient votre besoin de créer et pourquoi avoir choisi la
peinture?
CD : Il y a un
lien avec la matière utilisée par l’artiste pictural. Au début d’ailleurs, je préférais travailler avec des matériaux tels que terre, chaux, sable... Déjà toute petite je faisais des mixions avec
des bananes et de la colle (rires)… c’est mon côté instinctif… africain. Aujourd’hui j’adore le mariage de la peinture et des nouvelles techniques de photo et de traitement
informatique…
AeP : Comment percevez-vous l’évolution de votre travail ?
CD : Lors de ma première exposition en 1984 on sentait bien l’influence de la mode et de la publicité. Il y a vingt ans
mon travail était moins intimiste, plus gestuel, alors qu’aujourd’hui il est beaucoup plus intériorisé, beaucoup plus libre qu’avant. Plus impitoyable et ludique à la fois. Depuis quelques temps
des poupées apparaissent ; cela représente un tournant à 90 degrés … D’exposition en exposition il y a une mutation dans mon travail, je déteste la routine. Dans une nouvelle série d’œuvres
on distingue les traces d’un passé, qui sont encore importantes mais il n’y a pas vraiment de coupure. Le fil suit son cours avec de grands changements. Il y a sept ans, je suis arrivée à un
palier très important de mon travail et je me suis demandée ce qui allait se présenter après. En 2005 lorsqu’on m’a demandé de peindre dans une station de métro (ce qui finalement, n’a pas eu
lieu) j’ai commencé à travailler sur base de photos. J’ai bossé à fond la technique photographique et je me suis déchaînée (large
sourire).
Le
silence
Photo-peinture sous diasec 60x80
Catalina Delacroix
AeP : Pour vous ‘la peinture est aussi un miroir’ car elle ‘réfléchit le trait de
lumière intérieur’… Qu’avez-vous appris sur vous en tant qu’artiste à travers cette ‘épreuve du miroir’ que vous fait vivre la peinture depuis des années ?
CD : J’ai appris que tout est lié : le psychisme est lié à la main, qui est un canal. On l’a souvent entendu mais je
réalise à quel point c’est vrai. Cependant au niveau de l’évolution de mon travail, tout se transforme et je ne me pose pas la question. Disons que cela me fait évoluer émotionnellement, en ce
qui concerne la qualité intime et mystérieuse de mon travail. Et je pense m’être éloignée du côté esthétique pour devenir plus éthique. Cette prise de distance m’a permis de sortir du regard
éventuel du spectateur, de rester en dehors de toute critique extérieure.
AeP : Votre démarche artistique me fait beaucoup penser à une démarche spirituelle.
C’est important pour vous ?
CD : La spiritualité est l’un des moteurs de ma vie. Dans la vie quotidienne mes démarches sont aussi largement poussées par
cette compréhension du mécanisme humain ; j’observe beaucoup les gens. Quand je travaille, le monde s’arrête, il n’y a plus d’interrogation. On
est dans un flocon de protection, confiant. Il s’agit pour moi de doser, savoir se focaliser sur son centre. La vie spirituelle est compréhension de l’intime. Et cela me donne aussi en
travaillant la possibilité d’être dans ‘un ailleurs’, une sorte de méditation dynamique... »
Propos recueillis par Sandra Dondenne
Exposition actuelle
Du 5 au 25 septembre
2008
De
10h à 18h
Sutton Art Gallery
405 East 54st. Second ave NY-NY
Tél: 001 / 212 7530884
Plus d’infos sur http://www.catalinadelacroix.be/
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